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Un événement pour découvrir les littératures étrangères

Les Belles Étrangères veulent favoriser la découverte des littératures étrangères contemporaines. Le principe de la manifestation repose sur l’invitation d’un groupe d’écrivains d’un même pays ou d’une même aire linguistique et l’organisation d’une série de rencontres dans toute la France, dans des librairies, des bibliothèques, des universités et des associations culturelles. Un livre et un film accompagnent l’événement.

La France et la Nouvelle-Zélande ont une histoire secrète. On raconte que la France avait commencé à établir une colonie à Akaroa, dans l’île du Sud, et que la possession du pays se serait jouée en 1840 dans une course navale entre Anglais et Français. D’un côté, le capitaine Lavaud sur la corvette l’Aube, de l’autre le capitaine Stanley sur le Britomart. Et l’Anglais serait arrivé le premier à Akaroa. Cette drôle de légende, un romancier comme Geoff Cush la renverse pour donner la victoire aux Français et leur attribuer la Nouvelle-Zélande à l’exception du port de Wellington. Rêve, sans doute, de subvertir une histoire coloniale qui, par ailleurs, ne fait pas grand cas des Maori.

Mais si la Nouvelle-Zélande est invitée cette année pour les Belles Étrangères, c’est que sa visibilité n’a rien à voir avec celle des temps coloniaux. Longtemps abritée par le Royaume-Uni, comme cachée, ce n’était qu’une simple et paisible province du bout du monde. Owen Marshall a pu rendre la saveur locale de sa vie ordinaire — et sa terreur, aussi — avec une telle précision qu’il les universalise et donc les délocalise. Fiona Kidman sait elle aussi mettre en question l’héritage, comme on le voit dans Rescapée où, à travers les aventures d’une émigrante anglaise capturée par les Maori, elle montre que l’histoire reste une poudrière en puissance. Quant à la réalité présente des Maori, les auteurs qui s’en préoccupent au premier chef, tels Alan Duff et James George — tous deux maori et aussi en partie pakeha —, ils la voient de manière presque opposée.

La tradition poétique reste présente, mais elle est doucement subvertie, et les poètes ne chantent plus le terroir mais découvrent leur propre monde, à la manière de Vincent O’Sullivan et de Jenny Bornholdt. Les frontières, Elizabeth Knox les déborde encore autrement en renouant avec la tradition gothique et fantastique tandis que Chad Taylor présente dans ses romans noirs, surréels, le versant terrifiant de la réalité postmoderne. Dylan Horrocks, pour qui la bande dessinée est l’avenir de la littérature, pose directement, dans l’album Hicksville, la question vers laquelle tendent tous les autres : la carte qui marque la position de la Nouvelle-Zélande est-elle encore juste ? Albert Wendt et Sia Figiel répondent en introduisant dans la conscience néo-zélandaise la tradition pasifika. Si bien qu’aujourd’hui, l’ombre de l’Angleterre qui nous cachait la Nouvelle-Zélande n’est plus qu’un élément de l’identité kiwi, juste une partie du « long nuage blanc » d’Aotearoa.

Le territoire de cette littérature n’est donc pas tout à fait européen sans pour autant se situer en entier dans le Pacifique. Car un territoire littéraire ne saurait être étroitement géographique : ses frontières passent par tous ceux qui la lisent, elles sont mouvantes et c’est la raison pour laquelle la Nouvelle-Zélande et la France peuvent se retrouver.

Pierre Furlan
conseiller littéraire des Belles Etrangères néo-zélandaises auprès du Cnl